En moi-même

Delphine_Chenu_En moi mêmeChabal par Delphine_Chenu_

Ci sono giorni
che non si staccano
dalle pareti.
Il y a des jours
qui ne se détachent pas des murs.

La photographe choisit un décor de rouille, de tôle marquée par le temps et les intempéries. C’est comme un coin d’abandon, pour s’appuyer, pour se rencogner, pour tenter de s’y fondre, de s’y inscrire. Il a des teintes de bois mort, des arabesques étonnantes de pierre, de lave éteinte, de sable dur, de vent et de pluie figée. Froid et chaud à la fois. Mais quel refuge est-ce là ? Pour quel temps de désolation ? C’est à la fois le caveau et le berceau dans lequel elle dépose les corps emmaillotés. Tous ces corps abandonnés et pourtant vibrants.

L’uomo che rasenta
il proprio muro
non avrà occhi per l’alba. L’homme qui rase
ce mur-là
n’aura pas d’yeux pour l’aube.

Arbitrairement, les visages sont fermés comme pour ne laisser aucune place à la parole, aucune chance aux sens distraits. Le corps – bras, cou, torse, est serré dans ce linge blanc, ce linceul de guerre, souillé à force d’être réutilisé pour ne pas user ce que la mort gaspille. Les yeux sont obstinément, farouchement clos, et pourtant, malgré l’opacité, tout fait sens, le portrait est totalement sensible. D’une sensibilité exacerbée par l’uniformité du décor et par les postures encadrées d’acier, bras liés. Paradoxalement, chaque portrait est comme une mise à nu. Tout y parle, d’une voix puissante, du plus intime, du plus profond, de ce sommeil agité, douloureux, que nous connaissons si bien, … Paradoxalement, ce sommeil de peine, ce sommeil de mauvais rêves est aussi une veille, inquiète parfois, parfois sereine, qui s’abandonne à nous complètement, le temps de la prise de vues. Les yeux fermés éclairent soudain dans ces visages pudiques les sentiments les plus intimes.

Delphine_Chenu_12jpgAnnie Loridan par Delphine_Chenu_

Wir schlafen, die wange am fluss,
an der unbeirrbarkeit des wassers
Nous dormons, la joue contre le fleuve, près des eaux sans errance

Delphine Chenu nous livre des portraits comme on livre un butin: ce sont des tableaux antiques échappés au feu, des visages d’un autre temps, d’un âge sans âge. Dans la dureté d’un refuge illusoire, temporaire, dans un monde hostile.

Dans le silence assourdissant de leur pose, ces portraits hiératiques nous fixent de leur captive attention. Si leur regard nous est dissimulé, notre regard embrasse leur écoute secrète. Et nous savons, d’un savoir profond et juste, que ces portraits d’un autre temps sont aussi les portraits de notre temps. Le temps d’après le désastre, un temps sans vergogne et, cependant, le temps de la beauté, une beauté qui se manifeste ici avec une force tout à fait inquiétante.

Sei una luce cosi intensa
che sei diventata ombra.
Tu es une lumière si intense que tu es devenue une ombre.

NB: Les textes en italien sont de Alda Merini. Le texte en allemand, de Reiner Kunze. Michel Pirson ©HARP & associés, 2009Delphine_Chenu_08Delphine_Chenu_09

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La PPGM fait l’événement avec 90 portraits fous à lier d’habitants, de Delphine Chenu

PUBLIÉ LE 05/04/2009 À 04H51

Les Fenêtres qui parlent, temps fort du Réso Asso Métro, insiste sur les valeurs du collectif d’associations : ouverture culturelle, convivialité, participation à la vie locale. Trois valeurs suivies par la PPGM comme en témoigne l’étonnante exposition de Delphine Chenu aujourd’hui rue des Arts.

On peut être photographe portraitiste mais néanmoins baroudeuse. Delphine Chenu en a apporté la preuve à la mi-mars en investissant trois jours le Café des Arts, missionnée par la Plus Petite galerie du Monde, sur fonds FPH et Réso Asso Métro, pour saisir sur le vif, portraits d’habitants du quartier, d’usagers de la PPGM ou de la buvette, passant boire leur demi ou faire leur loto. Comme le raconte sans chichi la patronne du mignon troquet Yvette Liévroux : « Moi, je suis réservée, j’ai dit oui pour faire plaisir, pour le quartier, alors Delphine est venue avec son brin. Les premiers jours j’ai regardé, un peu choquée. On nous voit avec une camisole de force, il faut dormir mais après, dans l’ambiance, j’ai craqué, j’ai posé. » Tous ont participé à l’aventure étrange mettant des sujets improvisés en situation de fragilité, de don de soi, coincés entre deux plaques de métal rouillé, enroulés, serrés dans un textile blanc. Pas facile à vivre ! Ç’aurait pu être pire, elle pensait d’abord les mettre torse nu ! Derrière un paravent, certes, mais ça manquait de lien social pour Luc Haussepied. Là, avec la camisole, vue par les clients de la buvette, question lien social, il a été servi le trublion hypertonique de la PPGM. Résultat, comme il l’a souligné vendredi, en présentant l’expo au café avec Delphine Chenu et Christine Rousseau présidente de la PPGM : « Il y a eu des moments magiques, de grâce, des métamorphoses. Chacun a donné de lui-même, sérénité ou inquiétude. » Quant à Delphine, elle est comblée : « Je ne voulais pas quelque chose de fun, mais pudique, fort, intense, une énergie contenue. C’est complètement opposé à mon travail, toujours un éclat de rire. Il y avait du brouhaha au café, mais les gens observés, s’apaisaient devant l’objectif. »

BRIGITTE LEMERY La Voix du Nord – Actualité Roubaix

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